Yaoundé – Alors que la convocation du corps électoral pour les élections municipales et législatives était attendue pour début février 2026, le Cameroun reste en proie à une incertitude politique profonde. Lors de son allocution à l’occasion de la Fête de la Jeunesse, le 10 février 2026, le président Paul Biya a évoqué un « léger réajustement » du calendrier électoral, sans toutefois préciser quand ces scrutins auront lieu ni fixer une nouvelle date, laissant ainsi planer un flou qui ravive les débats sur l’avenir institutionnel du pays.

Du calendrier à l’incertitude : l’art de gouverner par les contours vagues

Alors que les législatives et municipales devaient succéder à l’élection présidentielle d’octobre 2025, ces scrutins ont déjà connu un premier report : initialement programmés pour 2025, ils avaient été repoussés à « début 2026 ».

Mais lors de son discours à la jeunesse, le chef de l’État n’a annoncé qu’un « léger réajustement » du calendrier, invoquant des « contraintes impérieuses » sans davantage de détails. Cette formulation a été perçue par certains acteurs comme une façon subtile de différer encore une fois le processus électoral, alors même que la convocation du corps électoral, qui officialise le calendrier des scrutins, n’a toujours pas eu lieu.

Quelles justifications officielles ?

Dans son allocution, Paul Biya n’a pas nié les attentes des Camerounais, reconnaissant les défis socio-économiques, notamment ceux auxquels font face les jeunes en matière d’emploi. Il a également souligné la nécessité de « poursuivre des réformes », de renouveler certains dirigeants et de former un nouveau gouvernement — deux sujets qui avaient déjà été évoqués lors de son discours de fin d’année, sans qu’aucune suite concrète ne soit donnée à ce jour.

Cette absence de calendrier précis a suscité des interrogations sur les impératifs invoqués par le gouvernement. Pour certains analystes, il pourrait s’agir d’un souci technique réel, comme des difficultés d’organisation logistique ou des ajustements juridiques ; pour d’autres, l’« ajustement » pourrait masquer des calculs politiques ou des équilibres internes encore à trancher.

Un contexte de prorogations successives

La situation institutionnelle est d’autant plus complexe que les mandats des élus actuels ont déjà été prorogés à plusieurs reprises. Le mandat des députés, par exemple, avait été étendu jusqu’en mars 2026, alors que celui des conseillers municipaux avait déjà été prolongé précédemment. Cette succession d’extensions fait craindre une normalisation de ce qui était censé être une exception.

Pour beaucoup d’observateurs, cette stratégie de prorogations successives transforme l’exception en norme et risque de fragiliser davantage la confiance des citoyens dans le processus démocratique, notamment à un moment où les tensions sociales et politiques n’ont pas disparu depuis l’élection présidentielle de 2025.

Réactions politiques et société civile

L’annonce d’un réajustement du calendrier a suscité des réactions contrastées dans l’arène politique camerounaise. Certains partis et figures politiques ont exprimé leur frustration, estimant que le report confère une longueur d’avance au parti au pouvoir et retarde le renouvellement démocratique. D’autres, notamment des alliés du régime, ont affirmé que la priorité devait être donnée à la « stabilité et à l’efficacité institutionnelle » avant de poursuivre le processus électoral.

La société civile, pour sa part, appelle à davantage de transparence sur les raisons du report et exhorte les institutions compétentes à fixer une date dès que possible, afin de sortir de l’incertitude qui paralyse la préparation des scrutins.

Des conséquences pour la démocratie camerounaise ?

L’absence de calendrier électoral clair a des répercussions concrètes :

  • Incitation à la défiance parmi les électeurs potentiels, qui craignent une dilution de la participation démocratique.
  • Risques de contestations juridiques ou politiques, notamment si des acteurs estiment que les délais ne respectent pas les normes légales en vigueur.
  • Pressions accrues sur les institutions, dont Elections Cameroon (ELECAM), qui doivent organiser des scrutins crédibles et transparents.

À mesure que le pays avance sans date officielle, l’impression d’un calendrier suspendu alimente les critiques selon lesquelles la gouvernance politique repose de plus en plus sur l’improvisation ou le maintien d’un statu quo.

Entre attente et prudence citoyenne

Pour l’heure, les Camerounais se retrouvent dans une situation paradoxale : une promesse électorale qui n’a pas été confirmée par des actes, et une vie politique marquée par une attente prolongée, à la fois impatiente et teintée de scepticisme.

Alors que le prochain cycle démocratique devait s’ouvrir avec vigueur, le pays est aujourd’hui suspendu à une série de déclarations sans calendrier tranché — un scenario qui, s’il se prolonge, pourrait alimenter davantage les débats sur la légitimité des institutions et sur l’engagement des dirigeants envers la démocratie et la participation citoyenne au Cameroun.