Un géant industriel au cœur d’une tempête familiale
La Société sucrière du Cameroun (Sosucam), fleuron de l’industrie agroalimentaire camerounaise, se retrouve malgré elle au centre d’une guerre de succession sans précédent au sein du groupe français Castel. Depuis fin 2025, les tensions entre Romy Castel, fille du patriarche Pierre Castel, et Gregory Clerc, directeur général nommé en 2023, ont basculé dans une dimension publique et juridique. La récente annonce de la cession de la participation de Somdia (filiale agro-industrielle de Castel) dans Sosucam a enflammé les débats, révélant des fractures stratégiques, financières et familiales.
Alors que le groupe Castel, leader de la bière en Afrique francophone, affiche un chiffre d’affaires de 6,5 milliards d’euros en 2024, c’est bien à Yaoundé que les conséquences de cette crise pourraient se faire le plus sentir. Sosucam, avec ses milliers d’employés et son rôle clé dans la souveraineté alimentaire du Cameroun, n’est pas un simple actif industriel : c’est un symbole.
La décision de Somdia de céder ses 88,36 % de parts dans Sosucam s’inscrit dans un contexte de divergences profondes au sein de la famille Castel. Romy Castel, soutenue par son cousin Alain Castel, accuse Gregory Clerc de vouloir « brader un actif stratégique » plutôt que de le redresser. Dans un communiqué publié le 22 juin 2026, elle dénonce une opération « découverte par voie de presse », qualifiant la cession de « renoncement » et de menace pour l’emploi.
De son côté, Gregory Clerc et le conseil d’administration de Somdia rétorquent que Romy Castel a été convoquée à cinq conseils d’administration entre novembre 2025 et juin 2026, où la question de l’avenir de Sosucam a été abordée à plusieurs reprises. « Toutes les décisions ont été approuvées à l’unanimité », rappelle la direction, soulignant le caractère « sensationnaliste » des déclarations de l’héritière.
« Brader un actif stratégique au lieu de le redresser n’est pas une stratégie, c’est un renoncement. »
— Romy Castel, dans un communiqué du 22 juin 2026.
Pourtant, derrière les communiqués et les procédures judiciaires (une action en révocation de Gregory Clerc est en cours à Singapour), il y a une réalité camerounaise bien tangible. Sosucam, leader du sucre local, emploie des milliers de personnes et assure une partie de la sécurité alimentaire du pays. Son avenir dépend désormais des décisions prises à Paris, Luxembourg ou Singapour, bien plus que des intérêts camerounais.
Le gouvernement camerounais a réagi en exigeant que Somdia garantisse la campagne sucrière 2026-2027 avant toute cession. Un comité stratégique, dirigé par le Premier ministre Joseph Dion Ngute, suit le dossier de près, conscient que la vente de Sosucam pourrait avoir des répercussions sociales et économiques. Mais comment peser face à un groupe comme Castel, où les luttes de pouvoir familial priment sur les considérations locales ?
Plusieurs acteurs se positionnent pour reprendre Sosucam, selon les coulisses révélées par Jeune Afrique. Parmi eux, deux noms reviennent souvent :
- Aliko Dangote, milliardaire nigérian et roi du ciment, qui cherche à diversifier ses investissements dans l’agro-industrie. Son groupe, déjà présent dans le sucre au Nigeria, pourrait voir dans Sosucam une opportunité d’expansion régionale.
- Jean-Marie Ackah, entrepreneur ivoirien à la tête du groupe Avos, spécialisé dans l’agroalimentaire. Son expérience en Afrique de l’Ouest et ses liens avec des réseaux d’influence pourraient faire de lui un candidat sérieux.
Cependant, l’État camerounais pourrait imposer des conditions strictes, en matière de préservation de l’emploi et de continuité de la production. Une cession mal négociée pourrait en effet plonger le secteur sucrier dans le chaos, avec des conséquences en cascade sur l’économie locale.
Cette affaire met en lumière une crise de gouvernance plus large au sein du groupe Castel. Depuis plusieurs mois, les tensions entre la famille actionnaire et la direction générale se multiplient, remettant en cause la vision même du groupe. Romy Castel, qui menace de présenter un « plan d’investissement et de maintien de l’emploi » si elle obtient gain de cause, incarne une frange du capitalisme familial qui refuse le retrait pur et simple du marché sucrier africain.
Pourtant, Gregory Clerc et Somdia semblent déterminés à tourner la page. Dans un contexte où le groupe Castel doit faire face à des défis concurrentiels ( face à des acteurs comme Diageo ou Heineken), la cession de Sosucam pourrait être perçue comme une stratégie de recentrage sur les activités rentables, comme la bière.
Mais à quel prix ? En misant sur une sortie rapide, Castel prend le risque de déstabiliser un secteur clé et de braquer les autorités camerounaises, qui pourraient exiger des garanties supplémentaires avant d’autoriser la transaction.
La bataille autour de Sosucam n’est pas seulement une affaire de famille ou de stratégie d’entreprise : c’est un enjeu économique et social pour le Cameroun. Alors que les communiqués s’enchaînent et que les tribunaux se saisissent du dossier, les Camerounais, eux, attendent des réponses claires.
L’État a le devoir de protéger ses intérêts, les employés de Sosucam méritent des garanties, et les repreneurs potentiels doivent comprendre que cette cession ne se fera pas sans conditions. Une chose est sûre : l’histoire de la Sosucam n’est pas encore écrite, et la suite de ce feuilleton pourrait bien redéfinir les règles du jeu dans l’agro-industrie africaine.
F. TCHOUPA
