Réunis en session extraordinaire à Brazzaville, les chefs d’État de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) ont acté une réalité devenue centrale : la fragilisation accélérée des réserves de change constitue désormais le principal risque macroéconomique pour la zone. Sans annoncer de rupture majeure, le sommet a consacré une stratégie de resserrement et de continuité, fondée sur la discipline budgétaire, l’ancrage monétaire et la coopération renforcée avec le Fonds monétaire international (FMI).


Les réserves de change au cœur de l’alerte macroéconomique

La question des réserves de change s’est imposée comme le fil conducteur des inquiétudes macroéconomiques régionales. Lors du Conseil des ministres de l’Union économique de l’Afrique centrale (UEAC) du 19 janvier, un projet de note consacré aux mesures de redressement a établi un lien explicite entre la stabilisation des réserves extérieures à un niveau jugé soutenable et la poursuite des programmes économiques avec le FMI.

Élaboré par les institutions communautaires et partagé avec les ministres des Finances, ce document met en lumière une détérioration marquée de la position extérieure de la CEMAC au cours de l’année 2025. Entre mars et novembre, les réserves de change ont reculé de 1 335,7 milliards de FCFA, effaçant en quelques mois les gains enregistrés fin 2024 et au premier trimestre 2025.

Selon les calculs de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), cette contraction correspond à près d’un mois d’importations de biens et services. Si la situation demeure moins critique que lors des crises monétaires de 1993 ou de 2016, la tendance observée fragilise l’ancrage extérieur du franc CFA et relance les interrogations sur la soutenabilité du cadre macroéconomique actuel.


Le FMI en soutien, mais sous condition de rigueur

Présent au cœur des échanges, le Fonds monétaire international continue de jouer un rôle structurant. Devant les chefs d’État, l’administrateur du Groupe Afrique III au FMI a salué la cohérence globale des mesures proposées, tout en appelant à un renforcement de la coordination régionale et de la rigueur dans la gestion des finances publiques.

Pour les autorités communautaires, la stabilisation durable de la zone CEMAC repose sur une combinaison désormais assumée :

  • discipline budgétaire accrue,
  • réformes administratives,
  • meilleur rapatriement des recettes d’exportation, notamment dans le secteur extractif.

Cette orientation confirme la centralité du FMI comme partenaire financier, mais aussi comme garant de crédibilité macroéconomique auprès des marchés et des bailleurs internationaux.


Une performance économique en retrait par rapport à l’UEMOA

Au-delà des tensions conjoncturelles, le sommet de Brazzaville a mis en évidence une faiblesse plus structurelle : la faible performance de croissance de la CEMAC. Sur les cinq dernières années, la croissance moyenne du produit intérieur brut (PIB) s’est limitée à 2,1 %, selon les Perspectives économiques mondiales du FMI publiées en octobre 2024.

Ce rythme est inférieur à la croissance démographique régionale, estimée autour de 3 % par an, et nettement en deçà des performances enregistrées dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) ou dans l’ensemble de l’Afrique subsaharienne.

Cette dynamique insuffisante réduit mécaniquement la capacité de la zone à générer des excédents extérieurs durables, pourtant indispensables à la solidité du régime de change et à la reconstitution des réserves.


Finances publiques : le retour des déficits

À cette croissance atone s’ajoute une dégradation progressive des finances publiques. Après un excédent budgétaire agrégé de 0,3 % du PIB en 2023, la CEMAC a basculé vers un déficit de 1,6 % en 2024, puis un déficit estimé à 1,4 % en 2025, selon les données consolidées des institutions communautaires.

Les analyses présentées aux chefs d’État pointent des politiques budgétaires expansionnistes et une mobilisation toujours insuffisante des recettes fiscales hors secteur pétrolier. Dans leurs projections actualisées de novembre 2025, les autorités communautaires estiment qu’en l’absence d’ajustement rapide, le déficit budgétaire pourrait atteindre 3,1 % du PIB en 2026, tandis que le déficit du compte courant se creuserait à 1,5 % du PIB.


Brazzaville, un sommet de confirmation plus que de rupture

Réunis le 22 janvier 2026 dans la capitale congolaise, les chefs d’État de la CEMAC n’ont pas opéré de tournant stratégique majeur. Le sommet a surtout acté la poursuite d’une trajectoire de redressement engagée depuis au moins 2024, fondée sur le renforcement des instruments existants plutôt que sur des réformes structurelles d’ampleur.

Convoquée par le président congolais Denis Sassou-Nguesso, président en exercice de la Conférence des chefs d’État, cette session extraordinaire était exclusivement consacrée à l’examen de la situation économique, financière et monétaire de la Communauté. Les travaux se sont appuyés sur les analyses de la BEAC, de la Commission de la CEMAC et sur les échanges avec le FMI.


Discipline budgétaire, gouvernance et stabilité financière

Au terme des discussions, les chefs d’État ont réaffirmé plusieurs priorités jugées essentielles pour restaurer la crédibilité macroéconomique de la zone :

  • cohérence entre les lois de finances nationales et les engagements pris avec le FMI ;
  • poursuite ou conclusion de programmes économiques avec l’institution de Washington ;
  • publication régulière des données budgétaires ;
  • mise en place de comptes uniques du Trésor et digitalisation des finances publiques.

Sur le plan monétaire et financier, l’accent a été mis sur la préservation de l’indépendance de la BEAC et le renforcement du rôle de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC), dans un contexte de forte exposition des banques au risque souverain.

À moyen terme, les autorités communautaires entendent également assainir le secteur bancaire et accroître l’intervention de la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC) dans le financement de la transformation structurelle des économies, tout en accélérant la mise en œuvre de la stratégie régionale d’import-substitution.


Une stabilité sous surveillance

En refermant le sommet de Brazzaville, la CEMAC a envoyé un message clair : pas de dévaluation, pas de rupture, mais une vigilance accrue. La stabilité du cadre macroéconomique repose désormais sur la capacité des États à traduire les engagements pris en actes concrets, dans un environnement social tendu et sous le regard attentif des partenaires internationaux.