Alors que les délestages continuent de perturber le quotidien des ménages et de freiner l’activité des entreprises, l’État camerounais opère un tournant stratégique majeur. Entre la renationalisation d’ENEO et le lancement du Compact énergétique national, le gouvernement affiche une ambition claire : restaurer la fiabilité du service électrique, assainir les finances du secteur et recréer un environnement attractif pour les investisseurs privés. Décryptage d’un virage décisif.


Une électricité disponible… mais mal acheminée

Contrairement à une perception largement répandue, le Cameroun ne fait pas face à un déficit structurel de production électrique. Avec une capacité installée estimée à plus de 1 500 MW, l’offre nationale demeure, en théorie, supérieure à la demande.

Pourquoi alors ces coupures récurrentes ?
La réponse se situe en aval de la production. La faible pluviométrie affecte certes le rendement des barrages hydroélectriques, mais les principales difficultés résident surtout dans les goulots d’étranglement du réseau : congestion des lignes de transport, surcharge des postes électriques de Douala et Yaoundé, vétusté des infrastructures de distribution, chute de poteaux en bois fragilisés par le temps.

Conséquence directe : le recours massif et coûteux aux centrales thermiques fonctionnant au fuel, dont l’exploitation avoisine 5,5 milliards de FCFA par mois, grevant lourdement les finances du secteur.


ENEO renationalisée : l’État reprend la main

Face à ces dysfonctionnements persistants, l’État camerounais a fait un choix fort. Le 19 novembre 2025, il a officiellement racheté les parts du fonds britannique Actis dans ENEO pour un montant d’environ 78 milliards de FCFA. Une décision assumée comme un acte de souveraineté énergétique.

Principal collecteur des recettes du secteur, ENEO se trouvait dans une impasse financière chronique : 31 milliards de FCFA de recettes mensuelles pour 44 milliards d’engagements, soit un déficit structurel de près de 13 milliards chaque mois. Cette situation paralysait les investissements et fragilisait l’ensemble de la chaîne énergétique.

La renationalisation poursuit donc un objectif central : rétablir l’équilibre financier, condition sine qua non pour améliorer durablement la qualité du service public de l’électricité.


Les 100 premiers jours pour redresser la trajectoire

Pour éviter l’enlisement, le gouvernement a élaboré un plan d’actions d’urgence couvrant les 100 premiers jours suivant la reprise de contrôle d’ENEO. Parmi les mesures phares :

  • le paiement régulier des factures d’électricité des administrations et entreprises publiques ;
  • le raccordement accéléré des industriels, susceptible de générer jusqu’à 4 milliards de FCFA de recettes mensuelles supplémentaires ;
  • l’intensification de la lutte contre la fraude grâce aux compteurs intelligents ;
  • le refinancement de la dette afin d’alléger les charges financières ;
  • la migration progressive vers le prépayé, pour améliorer la trésorerie.

Selon les projections officielles, ces leviers combinés pourraient permettre de combler le déficit financier du secteur d’ici 2027.


Le Compact énergétique, nouvelle boussole stratégique

Validé en août 2025 et lancé officiellement à New York en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, le Compact énergétique national incarne la nouvelle vision de long terme du Cameroun pour son secteur électrique.

Ses objectifs affichés sont ambitieux :

  • 100 % d’accès à l’électricité d’ici 2030 ;
  • 3 000 MW de capacité installée ;
  • 6,5 milliards de dollars d’investissements privés mobilisés ;
  • 10 % d’énergies renouvelables hors grande hydro ;
  • une viabilité financière durable du secteur.

Le Compact mise également sur une gouvernance renforcée, une ouverture partielle du transport électrique aux capitaux privés et le développement de solutions décentralisées – mini-réseaux, solaire – soutenues par des incitations fiscales et douanières.


Un signal fort envoyé au secteur privé

Au-delà des réformes institutionnelles, le message adressé au patronat est sans ambiguïté : le secteur de l’électricité devient un véritable gisement d’opportunités économiques.

Parmi les chantiers annoncés : remplacement de 50 000 poteaux en bois par des supports en béton, déploiement de millions de compteurs, ouverture du transport électrique aux investisseurs privés, maintenance locale de milliers de transformateurs. Autant de projets générateurs d’emplois et de valeur ajoutée locale.

Pour les industriels, l’enjeu est crucial : disposer d’une énergie plus fiable, mieux planifiée et disponible en quantité suffisante, afin de soutenir la compétitivité et la croissance.


Rebrancher la confiance

La renationalisation d’ENEO et le Compact énergétique marquent indéniablement un tournant historique pour le secteur électrique camerounais. Reste désormais l’épreuve décisive de l’exécution : rigueur dans la gouvernance, respect des engagements et transparence dans la gestion.

Car au-delà des chiffres et des annonces, c’est bien la confiance des usagers et des investisseurs qui déterminera le succès de cette réforme.

Une chose est certaine : le Cameroun a choisi de reprendre la main sur son courant… et de tenter, enfin, d’éclairer durablement son avenir.