Un virage stratégique pour l’autosuffisance céréalière
Le Cameroun franchit une étape décisive dans sa quête d’autonomie alimentaire avec le lancement d’un ambitieux plan de 30,9 milliards de FCFA pour structurer sa filière blé locale. Validé lors d’un atelier de concertation organisé le 24 juin 2026 à Yaoundé par le ministère de l’Agriculture et du Développement rural (MINADER), ce programme triennal (2027-2029) marque un tournant après des décennies de dépendance aux importations. Avec une facture annuelle estimée à plus de 100 milliards de FCFA pour l’achat de blé étranger, le cameroun cherche désormais à transformer radicalement son modèle agricole.
Ce plan s’inscrit dans la continuité du Plan intégré d’import-substitution agropastoral et halieutique (PIISAH), dont la phase actuelle s’achève. L’enjeu dépasse la simple production agricole : il s’agit de sécuriser l’approvisionnement des minoteries, boulangeries, et industries de transformation (pâtes, biscuits), tout en réduisant la pression sur les réserves de devises dans un contexte économique mondial instable.
Le programme s’articule autour de trois piliers pour créer une chaîne de valeur intégrée :
- La production de semences certifiées : Base indispensable à toute relance céréalière. Le projet prévoit la multiplication de 9 000 tonnes de semences sur 4 500 hectares, avec une priorité aux régions de l’Extrême-Nord, du Nord, de l’Adamaoua, de l’Ouest et du Nord-Ouest. Eddy Ngonkeu Mangaptche, conseiller technique au ministère de la Recherche scientifique, précise que « près de 600 tonnes de semences sont déjà en cours de récolte » sur le site pilote de Wassandé (Adamaoua), où l’Irad (Institut de recherche agricole pour le développement) mène des travaux depuis 2024.
- L’accompagnement des producteurs : Distribution d’intrants, formation technique et accès aux produits phytosanitaires sont au cœur du dispositif. L’objectif est d’améliorer les rendements, actuellement très en deçà des potentialités (moins de 1 tonne/hectare contre 3 à 4 tonnes dans des conditions optimales).
- Les infrastructures de stockage et transformation : Construction de silos et unités de transformation pour réduire les pertes post-récolte (estimées à 30-40% actuellement) et faciliter la commercialisation. L’objectif ultime est d’atteindre 180 000 tonnes de blé local d’ici 2029, contre seulement 5 000 tonnes aujourd’hui.
Ce plan s’appuie sur les acquis du Projet de production et de transformation du blé au Cameroun, lancé en 2022 avec un budget de 10 milliards FCFA. Les recherches menées par l’Irad ont permis d’identifier des variétés adaptées aux différentes zones agroécologiques (hautes altitudes de l’Ouest, zones semi-arides du Nord).
« Les variétés testées montrent des rendements prometteurs, avec un potentiel de 2,5 à 3 tonnes par hectare dans les zones favorables. La clé réside désormais dans la multiplication rapide de ces semences et leur adoption par les agriculteurs. »
– Un chercheur de l’Irad, sous couvert d’anonymat
Le défi logistique reste immense : pour atteindre les 180 000 tonnes prévues, il faudra emblaver 60 000 hectares, soit une multiplication par 12 des surfaces actuelles. La coordination entre multiplication des semences, distribution et encadrement technique sera cruciale.
Le Cameroun importe chaque année entre 600 000 et 700 000 tonnes de blé, principalement de Russie, d’Ukraine et d’Europe. Cette dépendance l’expose à la volatilité des prix internationaux (jusqu’à +40% en 2022 après la guerre en Ukraine) et à l’érosion de ses réserves de devises. La filière blé représente aujourd’hui le 3ème poste des importations agricoles, derrière le riz et le sucre.
Le nouveau plan s’inscrit dans une logique de souveraineté alimentaire, mais aussi de résilience économique. Comme l’analyse un expert du secteur : « Réduire de 30% les importations de blé en 5 ans libérerait des centaines de milliards de FCFA pour d’autres priorités nationales ». Un argument de poids dans un contexte où il faut diversifier son économie.
Si l’initiative gouvernementale est saluée par les acteurs du secteur, des défis structurels sont à noter. Les problèmes d’infrastructures (routes, électricité) et d’accès aux financements pour les petits producteurs restent critiques. Selon le rapport « État des lieux de l’agriculture camerounaise » (2024), 70% de la population active dépend encore de l’agriculture, mais seulement 5% des terres arables sont exploitées avec des techniques modernes.
Cependant, des opportunités se dessinent :
- Le développement de partenariats public-privé pour moderniser les chaînes de valeur.
- L’émergence d’initiatives d’agroécologie et de cultures résistantes aux changements climatiques.
- Un marché régional en croissance avec la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Le gouvernement mise sur des programmes de développement rural et des stratégies de soutien aux filières pour accélérer la transition. La recherche agricole, via l’Irad et les universités, joue un rôle clé dans l’innovation variétale et l’adaptation aux conditions locales.
L’exemple camerounais pourrait inspirer d’autres pays africains confrontés à la même dépendance céréalière. Comme le souligne un analyste économique : « Si le Cameroun réussit à structurer sa filière blé, ce sera un modèle pour l’Afrique centrale, où des pays comme le Tchad ou la Centrafrique pourraient s’engager dans une démarche similaire ».
Le succès du plan dépendra de plusieurs facteurs :
- La coordination entre les ministères (Agriculture, Recherche, Économie).
- L’implication effective des acteurs privés (coopératives, minoteries, industriels).
- Un financement pérenne au-delà des 30,9 milliards FCFA initiaux.
- Un changement des mentalités chez les producteurs, encore réticents à abandonner les cultures traditionnelles au profit du blé.
Avec ce programme, le Cameroun écrit une nouvelle page de son histoire agricole. Si les objectifs sont atteints, le cameroun pourrait non seulement réduire sa facture d’importations, mais aussi exporter sa propre production d’ici 2030. Une révolution en marche, qui redéfinirait la place du Cameroun dans le paysage agroalimentaire africain.
