À Douala, la Société Camerounaise des Dépôts Pétroliers (SCDP) a officiellement inauguré, ce vendredi 21 août 2026, trois infrastructures majeures : une nouvelle sphère de stockage de GPL à Bonabéri, un second pipeline entre le Port Autonome de Douala et le dépôt de Bessengué, ainsi qu’un nouvel immeuble siège. Au-delà de la cérémonie, ces investissements traduisent une ambition plus large : accroître les capacités de stockage du pays et rendre la chaîne d’approvisionnement en produits pétroliers plus résiliente dans un contexte de forte dépendance aux importations.

À première vue, les trois ouvrages inaugurés ce vendredi à Douala n’ont pas grand-chose en commun. L’un est une imposante sphère métallique destinée au stockage du gaz domestique. Le deuxième court sur environ quatre kilomètres entre les installations portuaires de Douala et le dépôt pétrolier de Bessengué. Le troisième est un bâtiment administratif à l’architecture inspirée des réservoirs de stockage de la SCDP.

Ils participent pourtant d’une seule et même stratégie : renforcer la capacité du Cameroun à réceptionner, stocker et distribuer les produits pétroliers dont dépend une part essentielle de son activité économique.

La cérémonie, présidée par le ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, a réuni responsables publics, opérateurs du secteur pétrolier aval, partenaires financiers et institutionnels, ainsi que plusieurs représentants étrangers.

Pour la Directrice générale de la SCDP, Véronique Manzoua épouse Moampea Mbio, les investissements inaugurés constituent une nouvelle étape du programme engagé depuis plusieurs années pour moderniser l’entreprise, accroître ses capacités et sécuriser ses opérations.

Depuis 2019, une équation énergétique devenue plus délicate

Pour comprendre la portée de ces investissements, il faut revenir à mai 2019.

L’incendie survenu à la Société Nationale de Raffinage (SONARA) a entraîné l’arrêt de la production de la raffinerie de Limbé. Depuis, l’approvisionnement du marché camerounais repose très largement sur les importations de produits pétroliers finis.

Cette nouvelle configuration a renforcé le rôle des infrastructures portuaires, des capacités de stockage et de la logistique terrestre.

À cela s’ajoutent les tensions géopolitiques internationales, la volatilité des marchés énergétiques et les perturbations susceptibles d’affecter les routes d’approvisionnement.

« Les tensions géopolitiques, la volatilité des marchés énergétiques et les perturbations des chaînes logistiques imposent aux États de renforcer leur capacité de réception, leur capacité de stockage et de distribution des produits pétroliers », a souligné Gaston Eloundou Essomba.

Le ministre estime ainsi que le pays doit progressivement passer d’une logique de gestion des flux à une véritable politique d’anticipation et de résilience énergétique.

La Directrice générale de la SCDP relève pour sa part une progression annuelle de la consommation estimée à 5 % pour les produits pétroliers blancs et 15 % pour le GPL, accentuant la pression sur les capacités disponibles.

Bonabéri : 1 000 tonnes supplémentaires pour le gaz domestique

Parmi les trois ouvrages inaugurés, la Sphère 6 du dépôt GPL de Bonabéri répond directement à cette problématique.

Mise en exploitation en février 2025 après sa réception et les différents essais réglementaires, elle offre une capacité exploitable de 1 000 tonnes métriques de GPL.

Grâce à cette nouvelle installation, la capacité du dépôt de Bonabéri est passée de 2 500 à 3 500 tonnes, soit une augmentation de 40 %.

L’enjeu touche directement les ménages.

Le GPL constitue aujourd’hui l’une des principales énergies de cuisson utilisées dans les centres urbains camerounais. L’objectif annoncé par le gouvernement est d’accroître sensiblement son utilisation dans les foyers au cours des prochaines années.

Une plus grande capacité de stockage doit permettre de constituer une marge de sécurité plus importante, de réduire les risques de rupture et d’améliorer la régularité de l’approvisionnement.

Mais la SCDP voit déjà plus loin.

Une nouvelle sphère de 1 000 tonnes, la Sphère 7, est en construction à Bonabéri. Une autre installation de même capacité est également projetée.

À terme, le site devrait atteindre 5 500 tonnes métriques de capacité de stockage de GPL et disposer d’une capacité de chargement pouvant avoisiner 2 000 tonnes par jour.

L’ambition affichée est claire : faire progressivement de Bonabéri un hub logistique GPL de référence pour le Cameroun et la sous-région.

Un deuxième pipeline qui change les capacités de réception de Douala

Moins spectaculaire visuellement qu’une sphère de stockage, le second pipeline reliant le Port Autonome de Douala au dépôt SCDP de Bessengué pourrait être l’investissement ayant l’impact logistique le plus immédiat.

La canalisation, d’un diamètre de 10 pouces, s’étend sur environ quatre kilomètres entre le duc-d’Albe pétrolier du port et les installations de Bessengué.

Entrée en exploitation en octobre 2023, elle fonctionne désormais en complément de la première ligne.

Et les gains annoncés sont significatifs.

Avant sa mise en service, la capacité de réception se situait autour de 14 navires par mois, représentant environ 210 000 m³ de produits. Avec la nouvelle infrastructure, la SCDP indique pouvoir atteindre environ 23 navires par mois, pour près de 345 000 m³.

Soit une progression de l’ordre de 64 % de la cadence de réception.

Le dispositif permet également de décharger deux navires simultanément, voire de réceptionner différents produits en parallèle.

Pour une chaîne d’approvisionnement dépendante des importations maritimes, cette capacité supplémentaire constitue un avantage important.

Elle réduit les temps d’attente des navires, améliore la disponibilité des installations portuaires et diminue les surestaries — ces frais facturés lorsqu’un navire reste immobilisé au-delà de la période prévue.

Selon les données communiquées par la SCDP, le temps de stationnement des navires et les surestaries liées aux opérations d’importation ont ainsi pu être réduits de près de moitié.

Ce pipeline n’est donc pas seulement un équipement technique supplémentaire : il augmente la vitesse à laquelle le Cameroun peut absorber les cargaisons pétrolières arrivant au port de Douala.

Un nouveau siège pour moderniser aussi la gouvernance

Le troisième ouvrage inauguré change de registre.

Construit à Bessengué, le nouvel immeuble siège de la SCDP développe environ 1 600 m² de planchers, pour une emprise au sol d’environ 742 m².

Le bâtiment comprend notamment une vingtaine de bureaux, deux salles de réunion, une salle dédiée au Conseil d’administration, une salle de gestion de crise, une salle serveurs et une salle polyvalente pouvant accueillir environ 200 personnes.

Son architecture circulaire fait explicitement référence aux grandes cuves qui caractérisent l’activité de la société.

Mais pour la SCDP, l’investissement dépasse l’aspect esthétique.

Il s’agit de disposer d’un outil de pilotage adapté à une entreprise dont les activités, les infrastructures et les responsabilités se développent.

Le ministre de l’Eau et de l’Énergie l’a d’ailleurs rappelé : la modernisation d’une entreprise stratégique ne saurait se limiter à ses installations industrielles. Elle concerne également les méthodes de gestion, les processus de décision, les outils de pilotage et les conditions de travail du personnel.

De 30 à 60 jours : la question stratégique des stocks de sécurité

L’une des annonces les plus significatives de la cérémonie est toutefois venue du ministre de l’Eau et de l’Énergie.

Le Cameroun doit légalement disposer d’une capacité correspondant à 30 jours de stocks de sécurité.

Mais face aux crises internationales et à la multiplication des risques susceptibles d’affecter l’approvisionnement, Gaston Eloundou Essomba considère désormais nécessaire d’aller plus loin.

« Il est impératif aujourd’hui de disposer suffisamment d’espace pour porter très prochainement cet objectif à 60 jours. »

Derrière ce chiffre se dessine un changement d’échelle.

Accroître le nombre de jours d’autonomie signifie disposer non seulement des produits, mais surtout des capacités physiques nécessaires pour les stocker.

C’est précisément dans cette perspective que les multiples projets actuellement engagés prennent tout leur sens.

Kribi, prochaine pièce maîtresse du dispositif

Le projet le plus ambitieux se trouve cependant à plusieurs centaines de kilomètres de Bessengué.

La SCDP prépare la réalisation du futur Dépôt Pétrolier de Kribi (DPK), appelé à devenir un deuxième grand point d’entrée maritime des produits pétroliers au Cameroun.

Le projet prévoit, dans une première phase, environ 140 000 m³ de capacités de stockage de produits pétroliers liquides ainsi que 12 000 tonnes métriques de GPL.

Son implantation au Port en eau profonde de Kribi présente un avantage majeur : l’accès à des navires de capacité beaucoup plus importante.

Alors que les contraintes du Port de Douala limitent actuellement la taille des cargaisons reçues, Kribi pourrait accueillir des navires d’environ 70 000 tonnes, selon les projections présentées dans le dossier de presse de la SCDP.

Le projet vise donc à diversifier les points d’entrée des hydrocarbures, réduire la dépendance au seul corridor de Douala, diminuer certains coûts logistiques et donner au pays une capacité de stockage supplémentaire de grande ampleur.

Lors de son allocution, Gaston Eloundou Essomba a demandé à la Direction générale de la SCDP d’accélérer les diligences nécessaires au lancement effectif du projet.

Pour le gouvernement, le futur terminal de Kribi est désormais présenté comme un projet prioritaire.

Des investissements également dans l’Est et le Septentrion

La modernisation ne se limite pas à Douala et Kribi.

À Bélabo, dans la région de l’Est, un nouveau bac de 5 000 m³ de gazole doit porter la capacité globale du dépôt de 5 462 à 10 462 m³, soit une progression de près de 92 %.

L’objectif est notamment d’accompagner le développement des activités minières et économiques de la région.

À Ngaoundéré, la SCDP prévoit un réservoir de 3 000 m³ de gazole, qui fera passer les capacités de 2 170 à 5 170 m³.

Un cigare de stockage de 250 tonnes de GPL doit également faire évoluer les capacités du dépôt de 95 à 345 tonnes.

Au-delà de l’approvisionnement du Nord du Cameroun, ces infrastructures présentent aussi une dimension sous-régionale. La présence, à la cérémonie, de responsables du secteur pétrolier aval tchadien l’a rappelé : une partie du dispositif logistique camerounais participe également à l’approvisionnement des pays de l’hinterland, en particulier le Tchad.

Une capacité nationale de plus de 250 000 m³

Le réseau de la SCDP couvre aujourd’hui plusieurs sites à travers le pays, notamment Douala, Bonabéri, Yaoundé, Bafoussam, Bélabo, Ngaoundéré, Garoua, Bertoua, Maroua et Bamenda.

Selon les chiffres présentés dans le dossier de presse de l’entreprise, les capacités nominales atteignent environ 254 574 m³ pour les produits pétroliers liquides, auxquels s’ajoutent 5 070 tonnes métriques de GPL.

Dans ce maillage, Douala et Bonabéri demeurent les principaux points de réception des produits arrivant par voie maritime avant leur acheminement vers l’intérieur du territoire par route ou par rail.

C’est cette architecture que la SCDP cherche aujourd’hui à renforcer.

La sécurité énergétique ne se joue pas seulement sous terre

L’inauguration du 21 août montre surtout que la sécurité énergétique ne dépend pas uniquement de la disponibilité du pétrole sur les marchés internationaux.

Elle dépend également de la capacité d’un pays à faire entrer le produit, le contrôler, le stocker, le déplacer et le mettre rapidement à disposition du marché.

Une faiblesse à l’un de ces maillons peut provoquer des tensions sur toute la chaîne.

Dans un Cameroun qui importe aujourd’hui l’essentiel de ses produits pétroliers finis, quelques kilomètres supplémentaires de pipeline ou quelques milliers de mètres cubes de stockage peuvent donc avoir une importance économique bien supérieure à leur seule dimension industrielle.

Les trois ouvrages inaugurés à Douala constituent à ce titre moins un aboutissement qu’une pièce supplémentaire dans un chantier beaucoup plus vaste.

Entre l’extension des dépôts existants, la montée en puissance de Bonabéri, le développement des capacités dans les régions et le futur terminal de Kribi, la SCDP dessine progressivement une nouvelle carte logistique des hydrocarbures au Cameroun.

Une stratégie dont le véritable test ne sera pas seulement la taille des infrastructures construites, mais leur capacité à assurer, dans la durée et en période de crise, ce que consommateurs comme entreprises attendent avant tout : des produits disponibles, au bon endroit et au bon moment.

Audace Magazine — Douala, 21 août 2026